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bric à bracs d'ailleurs et d'ici

Le lobby bancaire européen

17 Octobre 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #agora

L'implacable "lobby bancaire européen"

Le risque d'une nouvelle crise bancaire en Europe s'apparente de moins en moins à une fiction. Surendettées et fortement exposées aux dettes souveraines des pays de la périphérie de la zone euro (Grèce, Portugal, Irlande), les banques européennes assistent en effet impuissantes depuis l'été 2011 à l'effondrement de leur valeur boursière. Le démantèlement de Dexia – approuvé par le conseil d'administration du groupe le 10 octobre – devrait renforcer cette tendance.

A première vue, la menace d'un nouveau cycle de faillites bancaires paraît surprenante compte tenu du soutien public sans précédent dont les banques européennes bénéficient depuis 2008. Dans un rapport daté de 2011 sur les aides d'Etat accordées au secteur financier, la Commission européenne note en effet que ce dernier aurait bénéficié sur la période 2008-2010 de plus de 303 milliards d'euros sous la forme de mesures de recapitalisation, auxquels s'ajoutent 104 milliards d'euros liés aux opérations de rachats d'actifs douteux ainsi que 77 milliards d'injections de liquidité. En outre, les Etats membres ont accordé des garanties sur les prêts interbancaires à hauteur de 757 milliards d'euros. Bien que ce dernier dispositif n'ait pas engendré de coût jusqu'à présent pour les Etats membres, il pourrait en aller autrement en cas de défaut des banques bénéficiaires de ces garanties.

Ceci étant, le montant global des aides allouées aux banques européennes dépasse largement les chiffres avancés par la Commission. En effet, cette dernière ne comptabilise pas dans ses calculs les mesures non conventionnelles prises par la Banque centrale européenne (BCE) pour aider le secteur bancaire. Les montants en jeu sont pourtant colossaux : le 24 juin 2009, la BCE a procédé à une injection illimitée, à taux fixe et à un an, de 442 milliards d'euros pour pallier aux difficultés du marché interbancaire. Depuis, la BCE a renouvelé à plusieurs reprises ses opérations d'apport de liquidité aux banques. Or, une part non négligeable des liquidités fournies par la BCE constitue un subside pur et simple au secteur bancaire.

En empruntant des liquidités à des taux très faibles auprès de la BCE (entre 1 et 1,5 %), celui-ci les utilise en partie pour acheter des actifs à haut rendement. De même, en échange de ces liquidités bon marché, les banques fournissent à la BCE des garanties – appelées "collatéraux" – dont la qualité plus que douteuse est dénoncée par de nombreux experts. Ces opérations non conventionnelles de la BCE sont d'autant plus interpellantes qu'elles se font en l'absence totale de transparence. Parallèlement à ces aides directes massives, l'industrie bancaire européenne bénéficie en outre largement des plans de sauvetages concédés à la Grèce, au Portugal et à l'Irlande. En l'absence des prêts accordés par le Fonds européen de stabilité financière (EFSF), celle-ci s'exposerait en effet à des pertes conséquentes, dans la mesure où l'encours des créances bancaires sur ces trois pays s'élève à plus de 500 milliards d'euros.

Malgré leur ampleur, ces aides financières – dont le coût est énorme pour le contribuable européen – n'ont pas atteint leur objectif. A l'image du botox injecté aux actrices vieillissantes, elles ont en effet gommé superficiellement les fêlures du système, sans pour autant les éliminer. La cause de cet échec tient principalement au fait que l'opération de socialisation des pertes de l'industrie bancaire ne s'est pas accompagnée d'une réelle refonte de ses structures. Résultat: le retour aux profits pour les banques - observé dès 2009 - n'a été rendu possible qu'aux prix de prises de risques toujours plus extrêmes. C'est cet excès porteur de vulnérabilités pour le secteur qui est aujourd'hui sanctionné par les marchés.

La Commission européenne opposera certainement à ce constat qu'elle a déposé le 20 juillet dernier une proposition de réformes (dénommé "CRDIV") pour rendre les banques "plus fortes et plus responsables".

L'examen de ce paquet législatif révèle néanmoins combien le lobby bancaire – surreprésenté dans les 19 groupes d'experts qui conseillent la Commission sur les matières liées au secteur financier – est parvenu à en limiter fortement la portée. Sa première victoire est d'avoir convaincu la Commission de proposer un rehaussement relativement modéré des fonds propres réglementaires des banques. En passant de 8 % à 10,5 %, leur niveau est en effet encore nettement inférieur à celui de 16-20 % préconisé – entre autres – par les experts de la Banque d'Angleterre. Selon ces derniers, il s'agirait pourtant du niveau de fonds propres optimal permettant de prévenir la survenance de nouvelles crises bancaires, tout en garantissant une distribution du crédit aux ménages et aux entreprises à un coût raisonnable.

Second succès du lobby bancaire : les standards de liquidité proposés par la Commission feront l'objet d'une longue période d'observation, sans aucune garantie de réglementation contraignante à la fin du processus. Autrement dit, en remettant à plus tard l'introduction éventuelle de tels ratios, la Commission préjuge qu'aucune crise de liquidité ne frappera le secteur bancaire au cours de la décennie actuelle. Or, les difficultés de refinancement sur le marché que rencontrent actuellement les banques françaises témoignent de l'urgence de contraindre ces dernières à privilégier un financement de long-terme de leur bilan.

La troisième victoire du secteur bancaire concerne l'absence de mesures spécifiques limitant les opérations financières entre le système bancaire régulé et le système bancaire dit "fantôme". Ce dernier – qui englobe la plupart des acteurs financiers non régulés tels que les véhicules hors-bilan, les fonds spéculatifs, etc. – constitue pourtant un mécanisme clé à travers lequel la crise s'est propagée. Enfin, le fait d'armes le plus cinglant du lobby bancaire est d'être parvenu à exclure du champ d'application du projet de réformes de la Commission tout type de mesure posant les prémices d'une séparation stricte des métiers bancaires. La Commission aurait pourtant pu au minimum s'inspirer de la proposition de la commission bancaire britannique – présidée par l'économiste John Vickers – qui vise à introduire un cloisonnement des activités de banque de détail à l'intérieur des grandes banques universelles.

Bien que l'industrie bancaire ait démarré en puissance dans ce contre-la-montre réglementaire en édulcorant avec succès les propositions de la Commission, la course est cependant loin d'être terminée. En effet, il revient désormais au Parlement européen et au Conseil de négocier le règlement final qui jettera les bases du nouveau cadre prudentiel de l'Union. A défaut d'une législation bancaire ambitieuse, les grandes banques n'auront aucune peine à solliciter des nouvelles aides d'Etat, sans renoncer à leurs objectifs de rentabilité à court-terme.

Les gouvernements européens feront certainement l'objet d'intenses pressions de la part de leurs géants bancaires nationaux pour limiter les contours de la nouvelle règlementation. Ils seront en cela confrontés au même choix que les députés européens : contribuer au désenchantement démocratique en cédant aux cris d'orfraie du lobby bancaire ou, au contraire, le combattre en prouvant qu'il est encore possible de remettre la finance à sa place.


Philippe Lamberts, député européen écologiste, co-président du Parti vert européen

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Les Oubliés du 17 octobre 1961

17 Octobre 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #agora

"Les plus faibles, ils les achevaient jusqu'à la mort"

17 octobre 1961 | LEMONDE | 17.10.11 | 08h23   •  Mis à jour le 17.10.11 | 08h37

 

Un Algérien blessé est emmené par le photographe Elie Kagan et un journaliste américain à l'hôpital de Nanterre, le 17 octobre 1961.

Un Algérien blessé est emmené par le photographe Elie Kagan et un journaliste américain à l'hôpital de Nanterre, le 17 octobre 1961.Elie Kagan

Les images sont lointaines, les impressions confuses, mais il se souvient avoir entendu son père parler, un jour, de la manifestation du 17 octobre 1961. Il vivait alors dans le bidonville de Sartrouville, et ce soir-là, son père avait évoqué à mi-voix, avec des cousins, des coups, des morts et des violences policières. "C'était dans les années 1970, je devais avoir 10 ou 12 ans. Dès qu'ils ont réalisé que j'écoutais, ils se sont tus." Aujourd'hui, M'Hamed Kaki a 50 ans, il est devenu "passeur de mémoire" et il sera aux côtés du maire de Nanterre, dimanche 16 octobre, pour inaugurer le premier boulevard de France portant le nom du 17 octobre 1961. "Cette histoire que la France a longtemps oubliée et dont les anciens ne voulaient pas nous parler pour nous protéger, j'en suis aujourd'hui très fier", sourit-il.

M'Hamed Kaki a quitté l'école à 14 ans, il a un CAP de couvreur, mais son appétit de connaissances l'a vite transformé en "braconnier du savoir" : il a suivi des cours du soir, a travaillé comme veilleur de nuit à l'université de Nanterre et a fini par devenir comédien. En sept ans, Les Oranges, l'association qu'il a créée en 2004, a organisé plus de 60 conférences sur l'histoire coloniale et sur le 17 octobre 1961. "Je travaille dans le théâtre, je suis attentif au corps et aux gestes, et j'ai l'impression que ce jour-là, les Algériens ont relevé la tête et marché debout. Pendant des décennies, le silence a tout recouvert, mais, aujourd'hui, nous retrouvons la mémoire. Ce n'est pas l'histoire des Algériens ni même celle des enfants de l'immigration, c'est notre histoire à nous tous, l'histoire de la France."

Pendant les années 1970 et 1980, le souvenir du 17 octobre 1961 est enveloppé d'un épais linceul. Qui se souvient alors qu'un jour d'automne des hommes, des femmes et des enfants qui manifestaient en famille, désarmés, dans les rues de Paris ont été tués par la police à coups de crosse, jetés vivants dans la Seine, retrouvés pendus dans les bois ? "C'est tout simplement l'une des rares fois, depuis le XIXe siècle, où la police a tiré sur des ouvriers à Paris", constate l'historien Benjamin Stora. Dans les semaines qui suivent, des dizaines de cadavres d'Algériens aux visages tuméfiés sont repêchés dans la Seine. Benjamin Stora pense que la répression fit une centaine de morts, l'historien anglais Jim House "au minimum" 120 ou 130, Jean-Luc Einaudi, auteur de La Bataille de Paris, plus de 150.

Ce jour-là, les "Français musulmans d'Algérie" manifestaient à l'appel de la fédération de France du FLN contre le couvre-feu qui leur avait été imposé par le préfet de police de Paris, Maurice Papon. Cantonnés habituellement aux bidonvilles de banlieue, plus de 20 000 hommes, femmes et enfants défilent alors pacifiquement dans les rues du Quartier latin, sur les Grands Boulevards, aux abords des Champs-Elysées. La violence policière est inouïe : les agents les attendent à la sortie du métro et dans les rues pour les rouer de coups en les insultant. "Les plus faibles, ceux qui étaient déjà en sang, ils les achevaient jusqu'à la mort, je l'ai vu", racontera, en 1997, Saad Ouazen lors d'une réunion de commémoration organisée par le Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (MRAP). Bien qu'ils n'opposent aucune résistance, des dizaines de manifestants sont tués par balles, d'autres sont noyés dans la Seine. Au total, plus de 11 000 Algériens sont arrêtés et transférés au Palais des sports ou au stade Pierre-de-Coubertin.

Entassés pendant plusieurs jours dans des conditions d'hygiène effroyables, ils sont violemment frappés par les policiers, qui les traitent de "sales bicots" et de "ratons". Au Palais des sports, les internés, terrorisés, n'osent plus aller aux toilettes, car la plupart de ceux qui s'y risquent sont tués. "Trois jours comme ça, assis sur une chaise, ni à manger, ni à boire, ni une cigarette, rien du tout. Autour de moi, il y en avait cinq ou six qui étaient blessés. On était là, on pleurait tous. On croyait tous mourir", raconte Ali Djermani dans Scènes de la guerre d'Algérie en France, de Jean-Luc Einaudi (Le Cherche Midi, 2009). Le lendemain matin, la préfecture recense officiellement trois morts - deux Algériens et un Français de métropole. Le mensonge s'installe. Le silence, bientôt, le recouvrira. Il durera plus de vingt ans.

Cette longue absence, dans les consciences, du massacre du 17 octobre 1961 n'étonne guère Benjamin Stora. "Dans ces années-là, la France ignorait en grande partie l'histoire d'Algérie, se souvient-il. Quand je faisais ma thèse, à la fin des années 1970, j'étais le seul élève de l'historien et spécialiste de l'Algérie Charles-Robert Ageron : personne ne s'intéressait à l'histoire coloniale, les grands noms de l'histoire politique algérienne étaient inconnus, ma thèse n'a même pas trouvé d'éditeur. Il y avait une immense méconnaissance de celui qu'on appelait l'indigène ou l'immigré, c'est-à-dire l'autre. Quand on a cette perception du monde, comment voulez-vous qu'on s'intéresse aux immigrés qui vivent dans les bidonvilles de la région parisienne ? Les Algériens étaient les "invisibles" de la société française."

A cette indifférence de l'opinion s'ajoute, dans les mois qui suivent le 17 octobre, une entreprise de dissimulation menée par les pouvoirs publics. Au Sénat, la commission parlementaire demandée par Gaston Defferre est écartée avec fermeté : elle ne ferait que "jeter un peu de doute, un peu de trouble, un peu de confusion dans l'esprit et le coeur d'un grand nombre de fonctionnaires de police", affirme le ministre de l'intérieur, Roger Frey. Le 27 octobre, Claude Bourdet, directeur du magazine France Observateur, demande - en vain - une commission d'enquête au conseil municipal de Paris. "Ce qu'il nous faut, c'est très simple et très clair : l'autorisation et suffisamment de bateaux (pour y mettre les Algériens), répond le conseiller Alex Moscovitch. Le problème qui consisterait à faire couler ces bateaux ne relève pas, hélas, du conseil municipal de Paris."

Les récits qui remettent en cause la version officielle sont censurés : Octobre à Paris, le film que Jacques Panijel tourne dans la foulée du massacre, est projeté clandestinement dans la capitale en 1962, mais les bobines sont saisies par la police - il ressort aujourd'hui en salles. François Maspero tente d'éditer un livre de la journaliste Colette Péju, mais il est interdit. L'amnistie qui accompagne l'indépendance de l'Algérie, en 1962, scelle ensuite le silence de la société française : toutes les plaintes sont classées. "J'avais 6 ans en 1961 et j'étais dans la manifestation avec mes parents, raconte Samia Messaoudi, cofondatrice de l'association Au nom de la mémoire. Un jour, au lycée, j'ai fait un devoir de français sur le 17 octobre, mais ma prof n'a pas compris : elle pensait que je confondais avec Charonne. Quand je parlais des morts de 1961 autour de moi, les gens ne me croyaient pas."

La mémoire de Charonne efface en effet les rares souvenirs du 17 octobre : en commémorant chaque année la manifestation contre l'OAS du 8 février 1962, qui fit neuf morts, la SFIO et le Parti communiste espèrent ainsi conjurer les mauvais souvenirs des années 1956-1962. "Après les accords d'Evian, la gauche, très embarrassée, essaie de faire oublier ses hésitations pendant la guerre, explique Benjamin Stora. La SFIO a voté les pouvoirs spéciaux en 1956 et le PC a longtemps milité pour la paix, pas forcément pour l'indépendance. La célébration des morts de Charonne permet d'installer dans l'imaginaire national l'idée qu'il y a eu, en France, une résistance politique longue contre la guerre d'Algérie. C'est une façon, pour la gauche, de masquer ses errements."

Malgré le silence, la mémoire du 17 octobre survit ici ou là, fragmentée, éclatée, souterraine. Elle reste vivante, bien sûr, chez les immigrés algériens de la région parisienne, qui ne peuvent oublier les cadavres abandonnés sur le trottoir, les amis grièvement blessés, les voisins qui ne sont jamais revenus. "Ces hommes parlaient entre eux ou dans les associations de la manifestation, mais la plupart n'ont pas transmis la mémoire de cet événement à leurs enfants, explique l'historien anglais Jim House. Dans les années 1980, ils savent, même s'ils ont du mal l'admettre, que leurs enfants vont rester en France, et ils ont peur de compromettre leur avenir en leur racontant les violences policières qu'ils ont subies."

Lorsque Jean-Luc Einaudi commence à recueillir des témoignages d'Algériens, dans les années 1980 et 1990, beaucoup parlent devant leurs enfants pour la première fois. "J'ai souvent vu de vieux messieurs algériens qui étaient restés silencieux toute leur vie s'effondrer en larmes devant leur famille. Ils n'avaient pas parlé parce que c'était trop douloureux, bien sûr, mais aussi parce qu'ils ne voulaient pas provoquer de réactions de révolte à l'égard de la France." C'est la voie qu'avait choisie le père de M'Hamed Kaki, qui s'est tu jusqu'à sa mort, en 2001. "Il pensait que pour être respecté, un immigré devait être silencieux et lisse, explique son fils. Il voulait nous protéger, éviter que l'on ait ces affreuses images dans la tête."

Dans ces années-là, la date du 17 octobre n'évoque aucun souvenir particulier chez l'immense majorité des Français. Seuls le PSU, l'extrême gauche et les héritiers du mouvement anticolonialiste tentent de faire vivre le souvenir de la répression anti-algérienne. "Cette mémoire est alors presque clandestine, en tout cas secondarisée", constate l'universitaire Olivier Le Cour Grandmaison, auteur de plusieurs ouvrages sur la colonisation. L'historien Pierre Vidal-Naquet, le réalisateur Jacques Panijel, le journaliste Claude Bourdet, l'éditeur François Maspero essaient de réveiller les consciences, mais le sort des Algériens de 1961 n'intéresse pas grand monde. "Il y avait un immense décalage entre ce petit groupe pour qui le 17 octobre appartenait au Panthéon des histoires noires de la République et l'ignorance absolue du plus grand nombre", constate Patrick Rotman, auteur de plusieurs livres sur la guerre d'Algérie et scénariste de la première fiction télévisée sur le 17 octobre.

Il faudra l'arrivée à l'âge adulte de la seconde génération de l'immigration algérienne pour bousculer en profondeur le paysage mémoriel. Ces jeunes ont fréquenté l'école de la République, ils sont électeurs et citoyens français, mais ils ont l'intuition que les préjugés et les regards méprisants dont ils sont victimes sont liés à la guerre d'Algérie. "Souvent, ces enfants d'immigrés sentent qu'il y a un lien très fort entre l'hostilité à leur égard, notamment chez les policiers, et ce qui est arrivé à leurs parents plusieurs décennies auparavant, analyse l'historien Jim House. Ils ne connaissent pas vraiment le 17 octobre 1961, mais ils constatent qu'il y a, en France, une continuité dans la représentation négative de l'Algérien, celui qu'on appelait auparavant "le bicot"."

Lors de la Marche contre le racisme et pour l'égalité des droits de 1983, qui réunit 100 000 personnes dans les rues de Paris, une dizaine de jeunes issus de l'immigration se retrouvent pour rendre hommage aux Algériens noyés par la police. "On avait compris que cette histoire occultée était importante pour notre dignité et celle de nos parents, explique le réalisateur Mehdi Lallaoui, organisateur de la marche et cofondateur de l'association Au nom de la mémoire. On a lancé un travail de mémoire qui a duré plusieurs années : retrouver des témoignages, des archives, des photos."

Peu à peu, la mémoire se réveille : dans ces mêmes années 1980, Jean-Luc Einaudi entreprend un immense travail de recherche sur le 17 octobre. Il recueille des dizaines de témoignages et épluche toutes les archives des cimetières parisiens, des syndicats et des associations, les documents de la fédération de France du FLN et les comptes rendus officiels du conseil municipal de Paris, de l'Assemblée nationale et du Sénat Lorsque son livre sort, l'année du trentième anniversaire du 17 octobre, c'est le choc : La Bataille de Paris, qui reprend heure par heure le déroulement des faits et le silence qui s'ensuivit, suscite un débat sur la répression contre les Algériens.

Avec ce livre et quelques autres, la mémoire du 17 octobre 1961 commence à entrer dans l'espace public : en cette année 1991, la télévision diffuse en prime time un documentaire de Benjamin Stora sur "les années algériennes" qui s'attarde longuement sur le 17 octobre, et l'association Au nom de la mémoire voit le jour. Deux documentaires viennent ensuite nourrir la mémoire du 17 octobre : Le Silence du fleuve, d'Agnès Denis et Mehdi Lallaoui, en 1991, et Une journée portée disparue, de Philip Brooks et Alan Hayling, récompensé en 1993 par le FIPA d'or au Festival international des programmes audiovisuels. Les autorités de l'époque s'en tiennent cependant toujours à la vérité officielle : bien que les travaux d'historiens se multiplient, Maurice Papon évoque avec obstination les "morts mythiques" de 1961.

Après les historiens et les militants de la mémoire, c'est la justice qui entre en scène : lors du procès de l'ancien responsable de Vichy, en 1997, à Bordeaux, les magistrats s'attardent longuement sur le 17 octobre 1961. Confronté à Jean-Luc Einaudi, l'ex-préfet de police finit par admettre "quinze ou vingt morts" au cours cette "malheureuse soirée", mais il les attribue à des règlements de comptes entre Algériens. Pour la première fois, le pouvoir fait un geste : le premier ministre, Lionel Jospin, ouvre les archives, tandis que le ministre de l'intérieur, Jean-Pierre Chevènement, confie une mission à un conseiller d'Etat. En se fondant sur le seul registre d'entrée de l'Institut médico-légal - la plupart des archives de la préfecture et de la brigade fluviale ont mystérieusement disparu -, il conclut, en 1998, à l'existence d'au moins 32 morts.

Deux ans plus tard, la justice fait une nouvelle fois renaître le 17 octobre : Maurice Papon décide de poursuivre Jean-Luc Einaudi en diffamation. Mal lui en prend : manifestants, témoins et policiers à la retraite défilent à la barre pour raconter le "carnage". Cette fois, Papon admet une trentaine de morts, mais le tribunal lui donne tort : rendant hommage au caractère "sérieux, pertinent et complet" du travail de Jean-Luc Einaudi, les juges constatent que "certains membres des forces de l'ordre, relativement nombreux, ont agi avec une extrême violence, sous l'empire d'une volonté de représailles". Cette violence qui s'est manifestée "à chaud" lors de la manifestation, mais aussi "à froid" dans les centres d'internement, "n'était pas justifiée par le comportement des militants ce soir-là", conclut le jugement.

La version officielle du 17 octobre est désormais en lambeaux. Le temps de la commémoration est venu. Lors du 40e anniversaire, en 2001, le maire de Paris, Bertrand Delanoë, appose sur le pont Saint-Michel une plaque "à la mémoire des nombreux Algériens tués lors de la sanglante répression de la manifestation pacifique du 17 octobre 1961". En région parisienne, une vingtaine de plaques ou de stèles inscrivent désormais ces jours d'automne dans la mémoire collective. Les tensions restent vives - en 2001, le RPR et l'UDF ont voté contre l'apposition de la plaque de Saint- Michel -, mais le climat a changé. "En 2005, lorsque j'ai écrit le scénario de la première fiction sur le 17 octobre, Nuit noire, on était passé des braises chaudes de la passion au temps de l'histoire, raconte Patrick Rotman. Nuit noire tente d'ailleurs de comprendre plus que de dénoncer."

Il aura donc fallu trente, voire quarante ans, pour que le 17 octobre 1961 devienne une page de l'histoire de France. Une génération, presque deux. Le temps que les dirigeants politiques des années 1960 quittent la scène, que les historiens travaillent à l'abri des passions, que les archives officielles s'ouvrent et, surtout, que les enfants des immigrés algériens nés en France grandissent. "Pour les choses très douloureuses, il y a souvent un temps mystérieux de silence, soupire le réalisateur Mehdi Lallaoui. Les années mettent les choses à distance, les paroles deviennent possibles. L'occultation a failli réussir, mais le 17 octobre a fini par devenir une mémoire partagée, commune, reprise par tous les citoyens : c'était nécessaire pour qu'on puisse construire des passerelles de fraternité entre la France et l'Algérie."

Le puzzle de la mémoire collective a fini par se reconstituer, mais, pour beaucoup, il manque encore une pièce : la reconnaissance de l'Etat. "On ne demande pas que la France se mette à genoux pour dire sa repentance, poursuit M. Lallaoui. On ne souhaite ni vengeance ni punition. On aimerait simplement que l'Etat nomme ce qui s'est passé ce jour-là." "La connaissance du 17 octobre est là, mais elle ne fait que souligner l'absence de reconnaissance de ce crime d'Etat, ajoute l'universitaire Olivier Le Cour Grandmaison. Il faut rendre symboliquement justice aux victimes de 1961. Cela passe par une déclaration publique des plus hautes autorités de l'Etat."

Le gouvernement de François Fillon ne semble pas envisager le moindre geste, mais, avec les années, Mehdi Lallaoui est devenu patient. "Si ce n'est pas ce gouvernement, ce sera un autre", dit-il dans un sourire.

Anne Chemin

 

                              Reportage Photo

                    Collectif du 17 octobre 1961

 

17 octobre 1961 : notre mémoire ne se brade pas !



par PIR




L’année 2011 marque le 50e anniversaire d’une date funeste : le massacre du 17 octobre 1961. Ce jour là, des manifestants (femmes, hommes et enfants) marchaient pacifiquement, à l’appel du FLN, pour dénoncer le couvre-feu discriminatoire dont ils étaient victimes et la dure répression qu’ils subissaient alors.

Même s’il a fallu pour ce faire attendre quarante années, la plaque commémorative inaugurée en 2001 sur le pont Saint-Michel par le maire de Paris a constitué un premier pas dans la reconnaissance officielle de ce crime. Cette avancée est le fruit du travail de nombreuses générations d’immigrés et de leurs enfants, et perpétué notamment par le collectif « 17 octobre 61 » qui, cette année encore, se mobilise pour que soient pleinement reconnues les responsabilités de l’État français dans ce massacre.

Un arc de forces de plus en plus large se prononce en faveur de cette revendication. Il faut s’en réjouir. Mais, il est nécessaire également de s’interroger sur les conditions et les ambiguïtés de ce grand ralliement.

« Ni vengeance, ni repentance », voilà en effet le credo final de l’appel signé par nombre de personnalités et relayé par Mediapart pour la « reconnaissance officielle de la tragédie du 17 octobre 1961 à Paris ». Pour ses rédacteurs, c’est la « justice de la vérité » et la « réconciliation des peuples » qui motivent leur initiative.

Si l’on s’accorde sur la nécessité d’une reconnaissance du crime par l’État français, qu’est-ce qui est au juste mis en cause sous les termes de « vengeance » et de « repentance » ? Les initiateurs de cet appel craignent-ils que les anciens colonisés et leurs descendants aillent « trop loin », qu’ils et elles fassent preuve de « ressentiment » ou de « haine » ? Même si ces craintes ne sont pas forcément partagées par tous les signataires, cette mise en garde (« Ni vengeance, ni repentance ») est au moins un gage que cette revendication sera portée par des mains supposées responsables. Des mains dont les intentions seraient claires, et qui sauraient, elles, les expliciter face aux sommations récentes pour « en finir avec la repentance coloniale ». Des sommations comme celles énoncées par Nicolas Sarkozy lors de son discours de Toulon (début 2007), qui nous demandait, à propos des colons d’hier, « de quel droit jugez-vous », « de quel droit demandez-vous aux fils de se repentir des fautes de leurs pères, que souvent leurs pères n’ont commises que dans votre imagination ? » Le Président de la République nous a ainsi prévenus : « si la France a une dette morale, c’est d’abord envers eux ». Pour contrer cette injonction et ce renversement des torts, un débat responsable impliquerait notamment de reconnaître la légitimité du ressentiment des anciens colonisés et de leurs descendants. Nous n’exigeons pas de chaque Français qu’ils se « repente » mais de l’État qu’il reconnaisse ses crimes comme nous exigeons de lui des excuses officielles ainsi que l’inscription dans les programmes scolaires des crimes coloniaux. Les mises en garde de l’appel parrainé par Mediapart sont donc au mieux inappropriées, au pire insultantes.

La « soirée de fraternité » qui a médiatisé l’appel de Mediapart a aussi été l’occasion de donner une tribune à David Assouline, sénateur, secrétaire national à la communication et la mobilisation du Parti socialiste, et acteur de l’équipe de campagne de Martine Aubry. À ce titre, et à l’aune des prochaines élections présidentielles, il est clair que sa présence et sa prise de parole n’ont rien d’hasardeux. Il est pour le moins particulièrement optimiste d’attendre du Parti socialiste qu’il se saisisse de l’occasion pour entreprendre la reconnaissance de sa propre implication dans les exactions coloniales et sa collaboration dans la consolidation de l’État raciste. L’histoire de ce parti en est indissociable. Souvenons-nous de François Mitterrand, qui en 1954, alors ministre de l’Intérieur, parlait d’ « abjecte rébellion algérienne », de sa « volonté de maintenir l’Algérie dans la République Française » ainsi que celle d’« employer tous les moyens pour préserver la France » : c’est bien lui qui n’admettait pas « de négociations avec les ennemis de la patrie » car « avec eux, la seule négociation, c’est la guerre, la guerre totale jusqu’à leur élimination. » C’est aussi le gouvernement du socialiste Guy Mollet qui, ayant obtenu des « pouvoirs spéciaux », donna pleins pouvoirs à l’armée qui en disposa de la manière que l’on sait en Algérie (tortures à échelle de masse, quadrillage de la population, etc.). Cette politique se poursuit aujourd’hui dans l’implication de ce parti dans toutes les politiques impériales de l’État français, sans négliger son soutien à la colonisation de la Palestine.

Le rôle des collectifs engagés autour de la mémoire du 17 octobre 1961 n’est pas de livrer cet engagement sur un plateau au Parti socialiste qui feint de se montrer tout disposé à entendre nos revendications alors que des échéances électorales de premier ordre l’attendent.

La mémoire de cette histoire n’est pas à brader, elle doit être une force vive pour façonner nos luttes d’aujourd’hui et pour comprendre les défis auxquels nous faisons face. Se contenter de mettre l’accent sur la responsabilité exclusive du préfet Maurice Papon constitue, par exemple, un obstacle à la prise en considération de l’implication des plus hauts niveaux de l’appareil d’État dans le crime du 17 octobre.

Notre travail consiste à faire le lien entre cet événement et le racisme qui organise notre société contemporaine, et notamment avec la perpétuation de violences policières systématisées. Pour exemple, on relève souvent que c’est la petite phrase de Papon (« Pour un coup donné, nous en porterons dix ») qui a donné l’élan suffisant aux agents de la police française et à ses supplétifs pour déchaîner une violence hors du commun qu’ils savaient « autorisée ». Mais aujourd’hui, combien de petites phrases pour déchaîner l’appareil policier ou judiciaire à l’encontre des descendants de colonisés ?

Deux jours après les révoltes de Villiers-le-Bel, le 29 novembre 2007, Nicolas Sarkozy déclarait devant des policiers et les gendarmes réunis au ministère de la Défense : « Mettez les moyens que vous voulez (...), ça ne peut pas rester impuni, c’est une priorité absolue. » Ces moyens ont notamment consisté en une distribution massive de tracts proposant la rémunération de témoignages anonymes. Il ne faut pas non plus oublier l’extraordinaire descente de CRS, de membres du Raid comme de la police judiciaire, tous en tenues anti-émeutes, qui ont pénétré les immeubles des habitants du quartier, armés de béliers pour défoncer les portes. Aujourd’hui, on parle de probables subornations de témoins. Ces déploiements d’exception ont conduit à l’arrestation de cinq présumés coupables dont le procès en appel est aujourd’hui en cours.

Garder en mémoire le massacre organisé du 17 octobre 1961, c’est ne pas cesser de remettre en cause le caractère colonial, racial et impérialiste de l’État français.

 

Parti des Indigènes de la République, Le 16 octobre 2011.

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