Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
bric à bracs d'ailleurs et d'ici

La Chair et la Pierre

29 Mai 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #écriture- lecture, #pour toujours, #agora

la chair et la pierre / la chasse à l'enfant / l'horreur en boucle / SAV le sadisme au bout du fil / le Titanic libanais / tous déplacés
la chair et la pierre / la chasse à l'enfant / l'horreur en boucle / SAV le sadisme au bout du fil / le Titanic libanais / tous déplacés
la chair et la pierre / la chasse à l'enfant / l'horreur en boucle / SAV le sadisme au bout du fil / le Titanic libanais / tous déplacés
la chair et la pierre / la chasse à l'enfant / l'horreur en boucle / SAV le sadisme au bout du fil / le Titanic libanais / tous déplacés
la chair et la pierre / la chasse à l'enfant / l'horreur en boucle / SAV le sadisme au bout du fil / le Titanic libanais / tous déplacés
la chair et la pierre / la chasse à l'enfant / l'horreur en boucle / SAV le sadisme au bout du fil / le Titanic libanais / tous déplacés

la chair et la pierre / la chasse à l'enfant / l'horreur en boucle / SAV le sadisme au bout du fil / le Titanic libanais / tous déplacés

JCG : essayant d'observer sans jugement et sans affects ce que je nomme le krach métaphysique en cours (inversion des valeurs et repères, généralisation des fakes, inutilité de la notion de vérité et de sa recherche...) en lien avec ce qui se passe à Gaza, au Sud Liban, en Iran, au Soudan, en Ukraine,..., ..., un mot m'a traversé l'esprit pour tenter de nommer ces répétitions de souffrances collectives, massives : le corps de souffrances; il y a l'usage du mot pour les personnes; est-il utilisé, utilisable pour les sociétés, l'humanité ? un peu comme la distinction entre inconscient individuel freudien et inconscient collectif jungien


Claude AI : Le mot est juste, et la question qu'il ouvre est réelle.
Corps de souffrance — Eckhart Tolle l'utilise effectivement pour les individus : une masse d'énergie émotionnelle accumulée, non digérée, qui cherche à se perpétuer en attirant de nouvelles souffrances. L'analogie avec Jung est précise : Tolle reste à l'échelle individuelle, comme Freud, même s'il évoque parfois des "corps de souffrance collectifs" liés à des groupes (peuples, femmes, nations opprimées).
Mais l'usage reste flottant, pas vraiment théorisé pour l'échelle que tu vises.

Ce que le mot permettrait de nommer
Ce que tu observes — Gaza, Liban, Iran, mais aussi le krach métaphysique — pourrait effectivement relever d'un corps de souffrance de l'humanité au sens suivant : une accumulation non élaborée de traumatismes collectifs qui se rejoue, qui cherche sa propre répétition, qui résiste à toute symbolisation. Ce serait différent de la mémoire collective (Halbwachs) ou du trauma transgénérationnel (Faimberg, Abraham & Torok) parce que le mot corps insiste sur quelque chose de préverbal, de non-représenté, qui agit avant la conscience.
C'est précisément ce que tu observes dans le "krach métaphysique" : le langage ne tient plus, la vérité ne tient plus — comme si le corps de souffrance rendait toute symbolisation vaine ou suspecte. Les fakes ne sont pas seulement un problème technique d'information : ils sont peut-être le symptôme d'un corps de souffrance collectif qui ne peut plus faire confiance à aucune représentation du réel.

Les tensions conceptuelles
La difficulté est celle-là même que tu anticipes avec la distinction Freud/Jung : à quelle condition un concept forgé pour le sujet individuel — qui a un corps, un inconscient, une histoire — est-il transposable à un collectif qui n'a pas d'unité organique ?
Deux voies possibles :
Voie faible : métaphore heuristique — le "corps de souffrance collectif" comme analogon, outil de pensée, sans prétention ontologique. C'est ce que font souvent les penseurs du trauma collectif (Judith Herman, Paul Connerton).
Voie forte : il existe réellement quelque chose comme un champ de souffrance partagée, transmis par des voies non seulement narratives mais somatiques, rituelles, mimétiques — et qui a une logique propre de répétition, comme un corps au sens plein. René Girard s'en approche avec la violence mimétique : la violence collective se reproduit selon une logique qui dépasse les intentions individuelles.

Ce que le mot ajoute
Par rapport à "trauma collectif" ou "mémoire blessée", corps de souffrance insiste sur :
la dimension pré-réflexive — ça agit avant qu'on puisse le penser
la tendance à la perpétuation — ça cherche à se reproduire, pas à se résoudre
le lien entre souffrance et perte de réalité — un corps de souffrance ne "voit" plus le réel, il projette
Ce dernier point rejoint directement ce que tu nommes krach métaphysique : la généralisation des fakes, l'inutilité de la vérité, ne serait pas la cause de la souffrance collective mais son expression — la marque que quelque chose d'énorme n'a pas été élaboré.

Le mot mériterait d'être travaillé. Il dit quelque chose que "trauma", "inconscient collectif" ou "mémoire collective" ne disent pas tout à fait : la matérialité opaque d'une souffrance qui se perpétue comme un corps perpétue une maladie — non par volonté, mais par gravité propre.
 

JCG :  un article comme celui de Pamela Chrabieh avec le dessin qui l'accompagne et les photos ayant inspiré texte et oeuvre peut-il être considéré comme une tentative de mettre des mots sur le corps de souffrance des Libanais (depuis les années de guerre civile, 1970 à aujourd'hui); elle appelle cela un provisoire qui dure
Article 
https://pamelachrabiehblog.com/2026/05/05/la-chair-et-la-pierre-ou-lontologie-du-dernier-seuil/

Claude AI : Le texte de Pamela Chrabieh est une tentative de ce genre, oui — et une des plus justes que j'aie lues sur ce sujet, précisément parce qu'elle ne nomme pas ce qu'elle fait.

Ce qui en fait une approche du corps de souffrance
Ce qui frappe d'abord, c'est le dispositif lui-même : texte + dessin + photos. Ce n'est pas un essai, ce n'est pas un témoignage, ce n'est pas de l'art pur. C'est une tentative de tenir ensemble plusieurs registres parce qu'aucun seul ne suffit à approcher ce qu'elle veut dire. C'est exactement la structure qu'exige un corps de souffrance : il résiste à une seule forme d'expression parce qu'il est lui-même pré-représentatif.
Le geste central — dessiner Abu Ali non pour reproduire la photo mais, dit-elle, pour approcher ce que l'image déposait en elle — est précisément un geste d'élaboration d'un corps de souffrance. Elle ne documente pas, elle ne dénonce pas (pas d'abord), elle traverse quelque chose qui l'a traversée. Le corps de souffrance collectif libanais passe par elle, et elle essaie de lui donner une forme sans le figer.

Le grand-père comme nœud transgénérationnel
Le passage sur le Cheikh Selim Torbey est le moment le plus fort du texte, et le plus décisif pour ta question. Ce n'est pas une anecdote familiale illustrant un propos général : c'est le moment où le corps de souffrance se montre comme transmission. Le grand-père qui reste sur son balcon sous les snipers, la petite-fille qui ne peut pas détacher son regard d'Abu Ali sur ses pierres — il y a là une continuité non pas narrative mais somatique, une reconnaissance dans le corps de quelque chose que la famille porte depuis les années 70. Chrabieh ne le dit pas en ces termes, mais c'est ce qu'elle montre.

"Un provisoire qui dure"
Cette formule, si tu me dis qu'elle est d'elle, est remarquable. Elle nomme exactement la temporalité propre du corps de souffrance collectif libanais : ni le temps de la crise aiguë, ni le temps de la guérison ou du deuil accompli, mais quelque chose de suspendu qui s'est installé dans la durée sans se résoudre. 1975, 1982, 1989, 2006, 2019, 2020, 2024 — chaque événement ne vient pas après le précédent, il vient dans le même corps qui n'a jamais pu cicatriser. C'est très différent du trauma post-traumatique classique, qui suppose un après — ici il n'y a pas d'après, il y a une répétition sans clôture.
Ce provisoire qui dure est peut-être la définition la plus précise d'un corps de souffrance à l'échelle d'un peuple : l'état d'exception devenu condition permanente, la blessure devenue structure d'existence.

Ce que le texte ne fait pas — et pourquoi c'est juste
Il ne cherche pas à expliquer, à periodiser, à donner du sens politique au sens habituel. Il refuse la distance analytique. Chrabieh sait que le corps de souffrance ne se comprend pas de l'extérieur — il se touche, il se dessine, il se reconnaît dans un autre corps allongé sur des pierres. C'est pourquoi le dispositif hybride est nécessaire : ni l'essai pur ni le témoignage pur ne peuvent tenir ce que la forme composite tient.
Ce faisant, elle fait quelque chose que peu de textes sur le Liban font : elle traite la souffrance collective libanaise non comme un problème politique à résoudre ni comme une tragédie à compatir de loin, mais comme une réalité ontologique en cours — une façon d'être au monde qui a ses propres lois, sa propre gravité, sa propre connaissance. C'est le sens de sa phrase sur l'attachement comme forme de connaissance : le corps de souffrance n'est pas seulement une blessure, il est aussi, paradoxalement, un savoir sur ce que signifie habiter un lieu, résister à l'effacement, refuser l'annulation.

La distinction que tu faisais entre inconscient freudien et jungien s'éclaire ici différemment : Chrabieh ne travaille ni sur la psyché individuelle ni sur un archétype abstrait — elle travaille sur la chair collective concrète, cette zone intermédiaire où le corps d'un homme de 87 ans sur ses pierres devient soudain le corps de tout un peuple qui n'a jamais fini de revenir sur ses ruines.

 

La Chair et la Pierre ou l’Ontologie du Dernier Seuil

Je suis tombée sur l’histoire d’Abu Ali – Hajj Hussein Ali Faqiah, de Srifa, au Sud-Liban – comme beaucoup d’entre nous, à travers une image devenue presque insoutenable à regarder. On y voyait un homme âgé, revenu parmi les ruines de sa maison détruite, allongé sur une dalle de pierre comme on se couche encore dans un lieu familier. Quelques jours plus tard, la nouvelle de son décès a circulé à son tour, ajoutant au cliché une douleur plus dense encore, comme si cette maison effondrée avait fini par l’appeler entièrement à elle.

Cette photo n’avait rien d’un symbole fabriqué pour les caméras. Elle montrait un corps fatigué qui ne négociait plus avec la perte, un homme qui ne se tenait pas devant les ruines pour les désigner, mais qui s’y déposait, presque confondu avec elles. Abu Ali ne semblait pas revenir visiter ce qui restait de sa demeure au quotidien; il semblait revenir habiter l’impossible, poser son corps là où son âme refusait encore l’exil, faisant de la pierre froide une extension de sa propre peau. Je n’ai pas pu ne pas m’y attarder. Je n’ai pas pu ne pas dessiner cette scène, non pour reproduire la photo, mais pour tenter d’approcher ce qu’elle déposait en moi, cette jonction insoutenable entre le corps, la pierre, la perte et l’attachement.

Cette image est une sidération. Elle résonne aussi avec une ironie cruelle. Car le nom d’Abu Ali, pour beaucoup de Libanaises et de Libanais, porte déjà une mémoire sonore, celle de Ziad Rahbani, de son instrumental de la fin des années 1970, où les arrangements arabes croisent le disco, le jazz, le funk et cette nervosité si libanaise, sortie comme du cœur de la rue, de sa vitesse, de son chaos, de son humour noir et de son inquiétude. Mais ici, le nom change de matière. Il ne vient plus comme un rythme, ni comme une énergie collective. Il vient comme un silence. Celui d’un homme allongé sur les ruines de sa maison, plus assourdissant que n’importe quelle partition.

Ce spectacle m’a violemment ramenée à mon grand-père maternel, feu le Cheikh Selim Torbey. Pendant les guerres des années 70 et 80, il habitait une persistance qui frisait l’absolu. Malgré la pluie de projectiles et les snipers qui ont failli l’emporter sur son propre balcon, il refusait de déserter son seuil. Alors que notre famille se réfugiait ailleurs, avec ce mouvement perpétuel de déplacés internes qui définit notre géographie intime, lui restait. Ce n’était pas de l’obstination, ni une simple bravade; c’était un lien viscéral, plus ancien que la peur et plus profond que l’instinct de survie. On peut y voir une folie, une incapacité pathologique à se sauver. Mais ce serait ignorer une vérité fondamentale: l’attachement est une forme de connaissance.

Dans certaines philosophies, dans certaines cultures, on apprend à se détacher, à ne pas se confondre avec les lieux, les objets, les maisons, les terres. Il y a une sagesse là-dedans, sans doute. Rien n’est entièrement juste ou faux ici. Mais il existe aussi une autre manière d’habiter le monde, où l’on ne possède pas la maison comme un bien, parce que c’est plutôt la maison (et la terre) qui vous possède au sens le plus profond, vous façonne, vous retient, vous nomme, vous rappelle à vous-même lorsque tout se défait.

Dans nos sociétés levantines, la maison n’est pas un actif financier; elle est une enveloppe charnelle. Elle est le réceptacle des voix, l’archive des odeurs, le sanctuaire des objets inutiles qui tiennent ensemble les fragments d’une vie. Elle garde les disputes, les repas, les silences, les deuils, les fêtes, les gestes d’une mère, la place d’un père, les pas des enfants, les absences qu’on ne déplace jamais vraiment. Détruire une maison, c’est pratiquer une dissection sur le corps familial. C’est ouvrir une intimité au ciel brutal des prédateurs.

Alors, quand Abu Ali s’allonge sur cette pierre, il ne dort pas. Il veille. Il signifie au monde que ce chaos est encore chez lui. Il dénonce, sans discours, ce que tant de Libanais savent dans leur chair: on peut être déplacé une fois, deux fois, dix fois, parfois à l’intérieur même de son propre pays, mais une part de soi revient inlassablement au lieu premier. Cette fragilité de la demeure n’a pas effacé l’attachement, mais elle l’a rendu plus grave, plus sacré, presque douloureux.

Cet attachement n’a rien de romantique. Il est tragique. Il empêche parfois de fuir, il expose au danger, il maintient les êtres près du feu, près des murs qui tremblent, près des balcons visés, près des terres que d’autres voudraient rendre inhabitables. Mais sans cette force gravitationnelle, qui reviendrait soigner les terres calcinées? Qui oserait replanter l’arbre, relever la pierre, rouvrir le chemin, nommer la source? Sans cette racine, nos villages ne seraient plus que des zones militaires, des coordonnées effacées, ou des paragraphes cliniques dans des rapports de l’ONU.

Parlons-en, de la “communauté internationale”. Pour les petits peuples, pour les villages rasés loin des épicentres du pouvoir, le droit international ressemble souvent à une mascarade diplomatique. Les conventions, les chartes, les grands principes, les déclarations indignées arrivent avec leurs délais, leurs prudences, leurs équilibres de langage, pendant que les maisons tombent, que les champs brûlent, que les vieillards s’allongent sur leurs ruines. Face au “deux poids, deux mesures” assourdissant, les mots les plus nobles finissent parfois par sonner comme une plaisanterie de mauvais goût. Entre les discours sur papier glacé et le corps d’Abu Ali sur la pierre, il y a un gouffre que seule l’hypocrisie systémique semble capable d’habiter sans honte.

Que reste-t-il quand les bulldozers ont fini leur œuvre et que les diplomates se sont tus? Il reste cette racine que ni les missiles, ni la dynamite, ni les bulldozers, ni les “-cides” de notre temps ne peuvent totalement arracher : génocide, écocide, domicide, patrimoinocide, mémoricide, sociocide, topocide… Il reste cet attachement qui ramène un homme de 87 ans sur son tas de pierres. Il reste cette fidélité dangereuse et nécessaire, cette façon de dire qu’un lieu détruit n’est pas un lieu annulé, qu’une maison éventrée n’est pas une adresse supprimée, qu’une terre violée n’est pas une terre abandonnée.

Ce n’est pas une faiblesse. C’est notre seule véritable souveraineté. Car une racine, même tranchée, continue de chercher la terre.

RIP Abu Ali

______________________________


  • Dessin de profil: “Abu Ali”, une de mes oeuvres hybrides (sketch sur papier et Procreate), 2026.
  • Photos ci-dessous (partagées par des internautes sur Facebook, Instagram et de diverses sources officielles – médias locaux).

Chronique d’une Chasse à l’Enfant

Il y a une élégance insoupçonnée, presque suspecte, dans la manière dont la technologie contemporaine gère notre disparition. Ce samedi 9 mai 2026, à Nabatiyé, au sud du Liban, le ciel a cessé d’être une simple voûte météorologique pour devenir une bureaucratie de la mort particulièrement zélée. L’histoire est d’une simplicité désarmante, de celles qui s’écrivent en trois frappes et un silence définitif.

Un homme et une enfant. Lui, Syrien, ayant sans doute traversé une décennie de décombres pour venir s’échouer dans la gueule d’un autre “-cide”; elle, douze ans, l’âge où l’on devrait s’inquiéter de ses leçons de maths et non de la trajectoire d’un drone au-dessus d’une moto. Ils avançaient dans la poussière du Sud, ce modeste équipage de vaincus, ignorant que dans l’œil de verre du drone – ce MK devenu chez nous un nom presque générique de la terreur -, ils n’étaient déjà plus, peut-être, que des silhouettes à régulariser.

La première frappe fut une prise de contact, une ponctuation de métal sur le bitume. La moto s’arrête, le chaos commence. Mais la machine, dans sa mansuétude mécanique, n’aime pas les dossiers inachevés. La deuxième frappe est venue cueillir le père, le rendant à la terre avec une précision de métronome, alors qu’il tentait, dans un ultime réflexe de vivant, de s’arracher au cercle de feu.

C’est ici que le génie de l’horreur déploie sa plus belle focale. L’enfant, projetée, blessée, mais encore habitée par ce souffle têtu que les machines détestent, a réussi à s’éloigner. Cent mètres. Une distance dérisoire pour un coureur, mais une éternité de supplice sous le regard d’un voyeurisme balistique qui ne cligne jamais des paupières. Cent mètres d’asphalte, de poussière, de douleur, sous l’optique grossissante d’une guerre qui a pris le temps de suivre la petite silhouette s’étirer vers une vie qui l’abandonnait déjà. La troisième frappe fut le point final, le tampon administratif sur un acte de décès pré-rempli. On l’a emmenée à l’hôpital pour la forme, pour la statistique, pour que le ministère de la Santé puisse confirmer ce que le drone semblait déjà avoir décidé depuis le premier balayage : à douze ans, on ne gagne pas contre une taxonomie macabre télécommandée.

On nous parlera, avec cette morgue diplomatique dont le monde a le secret, de “cibles légitimes” et de “précision chirurgicale”. On nous invitera, comme à chaque massacre, à cultiver cette fameuse “résilience”. Mais il n’y a pas de résilience dans le corps d’une fillette déchiqueté après avoir tenté de s’éloigner sur cent mètres. Il n’y a que la démonstration brute d’un crime de guerre permanent (d’un gén**), où même le mouvement le plus banal, un père emmenant sa fille sur une moto, devient une sentence de mort. C’est la mise à jour suprême de la cruauté: transformer notre espace vital en une plaque de Petri géante où des sentinelles de silicium testent la résistance du tissu humain face au nitrate et à l’acier.

Car le drone ne tue pas seulement lorsqu’il frappe. Ce serait presque trop simple, trop honnête, trop ancien. Le drone travaille avant. Il prépare le corps à sa propre disparition. Il entre dans la chambre avant le sommeil, dans la gorge avant la parole, dans la main avant le geste. Il transforme le système nerveux en un poste-frontière. Nous l’entendons nuit et jour, parfois si proche que, pour ne pas devenir fous, nous plaisantons : “Venez prendre un café avec nous.” Voilà où nous en sommes : à inviter l’œil qui nous traque, à offrir une chaise imaginaire à la machine qui rôde au-dessus de nos toits. Humour libanais, dira-t-on. Magnifique mécanisme de survie, dira-t-on encore. En vérité, c’est une élégance du désastre puisque nous domestiquons verbalement ce qui nous dévore physiquement; parce que l’esprit humain, ce petit animal orgueilleux, préfère encore faire une blague à s’effondrer sous le bruit d’une hélice.

Être surveillés en permanence, ce n’est pas seulement être vus. C’est apprendre à se voir soi-même depuis le regard de la machine. C’est sortir de chez soi en se demandant quelle forme prend son corps depuis le ciel. C’est traverser une route en imaginant qu’elle n’est plus une route, mais une ligne de tir possible. C’est regarder une voiture, une moto, un chemin de campagne, un virage, une station-service, comme autant de lieux déjà suspects, déjà ouverts à l’accident prémédité. Aucune route n’est sûre, parce que la route elle-même a changé de nature : elle n’est plus ce qui relie, elle est ce qui expose. Aller d’un village à l’autre devient une négociation avec l’invisible. Visiter un parent, acheter du pain, rentrer chez soi, conduire un enfant, tout cela entre désormais dans la grande loterie technologique de la cible. Nous n’habitons plus un pays, mais nous habitons un viseur.

Et cette violence exige notre adaptation. Elle veut que nous devenions raisonnables sous surveillance, fonctionnels sous menace, productifs sous bourdonnement. Elle veut que nous continuions à répondre aux messages, à préparer le café, à écrire des mails, à faire semblant que le ciel n’est pas devenu une interface de mort. La science-fiction avait au moins la décence d’inventer des mondes lointains, des matrices spectaculaires, des sentinelles métalliques surgies de l’imaginaire. Nous, quelle chance, n’avons même plus besoin de cinéma. La dystopie a trouvé notre adresse. Elle passe au-dessus de nos balcons, descend assez bas pour entrer dans nos conversations, remonte, revient, insiste. Elle ne demande pas de billet d’entrée. Elle est comprise dans le prix de la survie.

C’est cela que les mots “frappe ciblée” ne disent jamais : le ciblage ne commence pas avec le missile, mais avec l’effondrement lent de toute confiance dans le monde. Le drone fabrique une humanité aux aguets. Des enfants qui lèvent les yeux avant de jouer. Des adultes qui calculent les trajets comme on calcule une peine. Des corps qui tressaillent avant même que la raison n’ait identifié le son. Des villages qui apprennent la géographie de la peur par l’oreille. Et puis, peu à peu, cette chose plus grave encore : l’idée que l’intimité n’existe plus, que même le silence peut être observé, que même l’absence de mouvement peut ressembler à une attente dans le viseur. Alors non, nous ne sommes pas seulement bombardés. Nous sommes dressés à vivre sous l’hypothèse permanente de notre élimination.

Ne nous demandez pas de relativiser. Ne nous demandez pas de “comprendre le contexte”. Il n’y a aucun contexte assez sophistiqué pour laver l’image d’une machine qui tue une enfant déjà blessée alors qu’elle tente encore de s’éloigner.

Tant que ce bourdonnement sera notre seul horizon, nos mots seront des plaies ouvertes.

____________

Image: “La chasse à l’enfant”, une de mes oeuvres hybrides (sketch sur papier et Procreate), 2026.

Le Titanic Libanais: Mon Coup de Gueule du 25 mai

Écrire contre la guerre exige l’obtention d’un formulaire idéologique en trois exemplaires, dûment visé par le guichet de la bien-pensance communautaire. Il vous faut deux certificats d’allégeance exclusive, une déclaration publique de détestation réglementaire et, si possible, une petite pancarte fluorescente indiquant dans quelle case taxonomique il convient de vous ranger avant même d’avoir daigné vous lire. 

Au Liban, nous avons dépassé le stade de la lecture… En fait, beaucoup ne lisent pas, mais ils trient, filtrent, et détectent au sonar tribal. On ne reçoit plus une phrase comme une tentative fragile, presque désespérée, de poser un diagnostic sur la violence, la responsabilité ou la mort, mais on la passe immédiatement au scanner de la pureté politique pour savoir qui finance votre adverbe, qui tire profit de votre virgule, à quel cartel confessionnel, politique, ou tribal appartient votre compassion, et si votre indignation a scrupuleusement respecté le quota mémoriel du jour.

Cette sainte inquisition du caniveau est proprement à vomir, non pas qu’il s’agisse de se draper dans une neutralité confortable, mais simplement parce que le réel libanais refuse obstinément de se laisser incarcérer dans un tableau Excel à deux colonnes. Il déborde, il suinte, il empeste, il contredit nos certitudes de salon et revient nous hanter par les fissures de nos propres dénis. 

Dire que la guerre est une monstruosité absolue ne revient pas à décréter que toutes les culpabilités se valent sur le marché des larmes. Dire que des apprentis sorciers locaux ont pris nos vies en otage ne dispense pas de nommer l’agresseur extérieur, son cynisme de fer, ses bombes de gros calibre, son gé*no*cide, et en fait tous ses -cides. Dire que le Liban cultive ses propres venins n’implique pas que les missiles tombent par génération spontanée, comme une ondée printanière un peu nerveuse. Et marteler que l’on exige la paix et la justice ne signifie pas que l’on vient de se découvrir une passion subite pour les déclarations d’eau tiède, les “deux côtés” de la paresse intellectuelle ou ces salons bien chauffés d’où l’on distribue des brevets de moralité à ceux que l’on traite déjà comme des vies de seconde zone sous des bâches en plastique.

Le véritable drame, c’est que la nuance est traitée comme une haute trahison et que la zone grise passe pour le refuge exclusif des lâches. Pourtant, le Liban est intégralement bâti sur ces sables mouvants qu’il maquille grossièrement en vérités éternelles. Notre histoire n’a rien d’une trajectoire rectiligne; c’est un millefeuille de capitulations en rase campagne, de pactes scellés sur un coin de table, de mémoires atteintes d’amnésie sélective, de martyrs franchisés par quartier, de récits familiaux qui se canardent d’un trottoir à l’autre, d’archives que chacun ouvre avec des gants et referme sur son mensonge préféré. Nous possédons un talent unique, presque artistique, pour rendre la complexité totalement stérile: on l’appelle “contexte” quand elle excuse les crimes de notre camp, et on la renomme “justification” lorsqu’elle écorche nos dogmes. Un yoga moral national qui mériterait amplement son pavillon d’or à la Biennale de la mauvaise foi.

C’est ici que je repense au Titanic, mais débarrassé de son imagerie hollywoodienne et du cliché larmoyant du paquebot qui sombre pendant que les violons jouent une dernière mélodie, car cette métaphore est devenue trop propre, trop cinégénique, presque luxueuse. Le Titanic historique possédait au moins la décence d’une esthétique du désastre, avec sa nuit polaire, son iceberg monumental, ses compartiments étanches, sa tragédie de classe parfaitement hiérarchisée dans les entrailles du navire, et ses hommes en smoking découvrant que leur compte en banque ne savait pas nager. Nous, nous expérimentons une variante bien plus obscène, celle d’un rafiot ivre qui prend l’eau depuis un demi-siècle (pardon, plus d’un siècle), dont tout le monde connaît les brèches, mais où l’on s’obstine à repeindre les boiseries du grand salon, à débattre de la couleur des rideaux du fumoir, à réserver les chaloupes pour les cousins germains et à vendre des gilets de sauvetage contrefaits aux passagers du pont inférieur, tout en expliquant aux noyés qu’ils auraient dû mieux choisir leur cabine.

Et pendant ce naufrage au ralenti, le temps s’étire en une matière goudronneuse, les nuits s’accumulent dans un cerveau saturé d’alertes stridentes, de décomptes macabres, de rumeurs toxiques et d’images trop nettes pour être regardées en face. Rien ne bouge sur le terrain, hormis le périmètre du chaos. C’est là que niche la fatigue la plus perverse, dans la banalisation méthodique de l’épouvante, où le “encore” est devenu notre seule unité de mesure. Encore un bom*barde*ment. Encore des drones. Encore un village. Encore une ville. Encore des gosses en morceaux. Encore un cortège de familles jetées sur les routes. Encore un communiqué triomphant. Encore des experts en géopolitique de canapé qui exigent des vivants une posture idéologique irréprochable avant de leur accorder le droit de gémir.

On nous somme de choisir une pureté, comme si la pureté existait… C’est précisément là où les puretés autoproclamées ont été les plus virulentes que nous avons récolté les charniers les plus fertiles, les exodes les plus définitifs et ces écoles de la méfiance où l’on enseigne aux enfants, dès le berceau, la topographie des douleurs interdites. La pureté, au Liban, a invariablement l’odeur d’un linceul fraîchement repassé; elle arbore un costume de notable, récite l’histoire par morceaux choisis, enterre ses propres morts avec une pompe théâtrale et s’empresse de jeter de la chaux vive sur ceux des autres, convertissant l’agonie en capital symbolique et n’aimant les victimes qu’à l’unique condition qu’elles portent le bon badge confessionnel, politique, tribal…

Écrire contre la barbarie, ce n’est pas s’extraire du bourbier pour siroter une tisane métaphysique sur les hauteurs, mais c’est y descendre, précisément, en refusant que la meute en dicte la grammaire ou que la syntaxe devienne un treillis militaire. C’est hurler que les civils ne sont pas du matériel narratif pour éditorialistes en mal de sensations, que les cadavres ne sont pas des arguments de négociation, et que les maisons pulvérisées ne sont pas des pièces à conviction qu’on agite sur les réseaux sociaux en attendant le prochain buzz. C’est aussi admettre que le Liban ne peut plus continuer à se draper dans le rôle de la victime géniale et incomprise de l’univers en omettant sa propre contribution active à sa défiguration, car si le monstre extérieur existe, lourd, surarmé, froid et criminel, notre arrière-boutique n’a rien d’un sanctuaire innocent. C’est en fait un coupe-gorge de caves sombres, de haines domestiques entretenues comme des plantes d’appartement et de féodalités affectives extrêmement rentables.

Nous (beaucoup en fait) repoussons cette complexité parce qu’elle condamne à vivre sans anesthésie. Elle ne nous empêche pas d’identifier le bourreau, mais elle nous interdit de transformer notre propre tranchée en miroir immaculé. D’où ce Titanic libanais grotesque où l’on organise des colloques internationaux sur la flottabilité pendant que la mer atteint le pont principal, où les ingénieurs responsables du trou dans la coque président la commission d’enquête, où la première classe accuse les parias de la cale de salir la moquette en se noyant, où les clercs bénissent les chaloupes selon le rite, et où l’on somme le passager qui hurle que nous coulons de préciser s’il le dit d’un point de vue pro-mer ou anti-iceberg.

Je n’ai plus le luxe de la patience pour ce vaudeville macabre qui tue à petit feu par érosion de la lucidité et dessiccation du cœur. Les corps des derniers bomb*arde*ments ne sont pas encore froids que les éléments de langage du prêt-à-penser circulent déjà, offrant leur confort lâche et leur petite musique de certitude absolue. Il faudrait pourtant accepter de rester un instant dans le malaise, d’admettre qu’un pays peut être simultanément agressé et malade, martyrisé et coupable de ses propres silences, digne d’être sauvé et incapable de guérir de ses réflexes de meute. L’opposition entre la paix et la justice est une escroquerie pour dupes: une paix sans justice n’est qu’un couvercle hermétique posé sur une fosse commune encore tiède, et une justice sans volonté de paix n’est qu’une vendetta privée bénéficiant d’une meilleure typographie.

Je revendique le droit de pleurer les morts sans devoir fournir un certificat de compatibilité géopolitique; de crier que les bom**bes sont des infamies, que l’impunité est institutionnalisée, que notre État est un squelette administratif désossé, et que nos élites survivront à ce naufrage comme elles ont survécu aux précédents, tandis que les maîtres de guerre parlent toujours au nom de l’Histoire avec un grand H et que les enfants finissent enterrés en minuscules. Le pays ne sombre même pas avec la dignité tragique d’une légende maritime, mais il s’affaisse par morceaux, quartier par quartier, famille par famille, épitaphe par épitaphe, pendant que les capitaines de pacotille paradent sur la passerelle, que les vigies pointent l’iceberg avec superbe, et que le reste vérifie l’arbre généalogique du noyé avant de lui tendre une perche. C’est notre magnifique et indécrottable discipline nationale: même les poumons pleins d’eau glacée, nous trouvons encore le moyen de demander la carte d’identité de la douleur.

______________________________

*Dessin: “Le Titanic libanais”, une de mes oeuvres hybrides (sketch sur papier et Procreate), 2026.

Nous sommes tous déplacés

Que vous inspire ce dessin ?

Je l’ai fait parce que ces tentes bleues m’ont arrêtée plus que beaucoup d’autres images vues ces derniers temps, plus que certaines vidéos de bombardements, plus que les colonnes de fumée devenues familières à force d’apparaître sur nos écrans, plus que les ruines que l’on reconnaît avant même de savoir dans quel village ou quelle ville elles se trouvent. Quelque chose, dans cette étendue bleue posée face à la mer, m’a retenue avec une force particulière, comme si cette image ne racontait pas uniquement une urgence actuelle, mais une mémoire plus ancienne, plus enfouie, plus libanaise aussi, au sens le plus douloureux du mot, celle des corps déplacés, des maisons quittées, des localités traversées avec la peur au ventre, abandonnées en pensant revenir le lendemain, des clés gardées pendant des années, des enfances interrompues, des parents qui disent “prenez seulement l’essentiel” alors que personne ne sait jamais ce que l’essentiel veut dire quand une vie entière se défait en quelques minutes.

Cette image arrive dans un pays qui compte les victimes de cette apocalypse au rythme des communiqués (on a franchi le seuil de 3 111 morts et 9 432 blessés depuis le 1er mars 2026, et le nombre de déplacés/déportés a de loin dépassé le million).

Et pourtant, devant ces tentes, ce ne sont pas seulement les déplacés d’aujourd’hui que je vois. Je vois ce que nous sommes devenus, ce que nous avons été, ce que beaucoup refusent de reconnaître en eux-mêmes : un peuple déplacé plusieurs fois, parfois dans l’espace, parfois dans la tête, souvent dans les deux. Même ceux qui se croient ancrés, même ceux qui parlent de leur quartier, de leur ville, de leur immeuble, de leur terre, de leur “chez-nous” avec l’assurance des gens installés, portent souvent en eux des strates d’arrachement. Les années 70 et 80, cela vous dit quelque chose ? Les départs précipités, les lignes de démarcation, les routes interdites, les villages quittés, les maisons occupées, vendues, perdues, détruites, les familles dispersées entre plusieurs villes, plusieurs pays, plusieurs langues, plusieurs versions d’elles-mêmes. Pour certains d’entre nous, l’exil intérieur n’a rien d’une métaphore. Nous avons fui nos villes et nos villages plus d’une fois. Nous avons appris très tôt que le lieu pouvait se retourner contre nous, que la maison pouvait devenir inaccessible, que la rue familière pouvait changer de camp, que l’enfance pouvait se diviser entre avant et après.

Ce bleu m’a arrêtée parce qu’il rassemble tout cela dans une forme simple et presque insoutenable. Une tente bleue, puis une autre, puis une autre encore, comme si chaque abri contenait moins une famille isolée qu’un fragment de notre histoire collective. On pourrait croire que ces tentes parlent seulement du Sud du Liban et de la vallée de la Békaa, des villages vidés par la peur, des familles poussées vers Beyrouth, le Mont-Liban et le Nord du pays par la violence du ciel. Elles parlent aussi de cette condition plus profonde qui nous traverse, celle de vivre dans un pays où l’appartenance au lieu reste fragile, où l’on peut habiter longtemps quelque part sans jamais être sûr que ce lieu nous gardera, où l’on peut posséder une clé sans posséder la certitude du retour.

Ce qui me bouleverse, dans ces tentes, c’est leur calme apparent. Elles sont alignées, visibles, presque ordonnées, comme si l’arrachement avait trouvé une forme praticable. Or cette forme ordonnée contient une violence immense. Elle dit que des vies entières ont été réduites à un espace temporaire, que des maisons ont été condensées dans des sacs, que des intimités ont été exposées au regard des autres, que des familles ont dû transporter avec elles ce qui restait de leur monde. Elle dit aussi quelque chose de plus cruel, que le Liban sait installer l’urgence parce qu’il a appris, depuis longtemps, à vivre avec l’interruption. Nous savons improviser des abris, des routes de secours, des solidarités rapides, des cuisines collectives, des matelas dans des salles, des arrangements de survie. Cette compétence, que l’on présente parfois comme une force, porte en elle une fatigue historique. À force de survivre, un pays risque de confondre la résistance avec l’acceptation de l’inacceptable.

Il y a, autour de ces tentes, une autre violence, plus basse, plus interne, plus difficile à regarder parce qu’elle vient de nous. Certains y verront une invasion de la capitale. Certains diront que ces familles auraient pu aller ailleurs, qu’elles auraient dû accepter tel lieu plutôt que tel autre, qu’elles occupent, qu’elles s’imposent, qu’elles font exprès de rester sur une terre publique comme si cette terre, justement parce qu’elle est publique, ne concernait pas aussi les citoyens que la guerre a jetés hors de chez eux. Cette manière de parler des déplacés comme d’une nuisance transforme la victime en suspect. Elle ajoute à la perte un procès. Elle demande à celui qui a fui les bombardements de justifier l’endroit où il respire encore.

Cette haine dit beaucoup de notre maladie intérieure. Elle révèle cette peur de l’autre qui traverse le pays depuis si longtemps, ces incompatibilités entretenues, ces appartenances dressées les unes contre les autres, ces imaginaires communautaires qui transforment chaque présence en menace, chaque déplacement en soupçon, chaque souffrance en compétition. Nous aimons souvent croire que ce qui nous arrive vient uniquement de l’extérieur : des guerres des autres, des puissances des autres, des calculs des autres, des bombes des autres. L’extérieur existe, bien sûr, avec sa brutalité, ses avions, ses drones, ses massacres, ses intérêts, sa manière de faire du Liban un terrain encore une fois exposé. Mais l’extérieur trouve chez nous des fractures prêtes, des colères disponibles, des méfiances anciennes, une corruption qui a mangé l’État jusqu’à l’os, une incapacité chronique à fabriquer du commun, une habitude terrible de protéger son groupe avant de protéger la vie.

Ces tentes bleues montrent donc autre chose que l’effet visible d’une guerre. Elles montrent l’échec d’un pays à se penser comme abri. Un pays devrait être ce qui empêche ses citoyens de devenir des silhouettes sous bâche, ce qui organise la protection avant l’effondrement, ce qui rend l’accueil digne, ce qui empêche la détresse de devenir un objet de haine. Chez nous, la terre publique devient vite un champ de soupçons, la solidarité devient conditionnelle, la compassion se heurte à l’identité de celui qui souffre, et l’on découvre avec effroi que certains préfèrent défendre l’image d’une capitale intacte plutôt que la présence de familles vivantes.

Je ne parle pas de “ces déplacés” comme s’ils formaient un groupe à part, posé devant nous, offert à notre analyse ou à notre pitié. Je parle de nous. De ce “nous” brisé, malade, contradictoire, capable d’immense générosité et de cruauté immédiate, capable d’ouvrir ses portes et de cracher sur ceux qui n’en ont plus, capable de pleurer ses morts et de hiérarchiser la douleur des vivants. Les tentes bleues me rappellent que nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre, des déplacés. Certains le sont physiquement, aujourd’hui, avec leurs enfants, leurs sacs, leurs médicaments, leurs vieillards, leurs clés. D’autres le sont psychiquement, depuis longtemps, habitant des lieux où leur confiance a été détruite, vivant dans des villes qu’ils ne reconnaissent plus, portant des souvenirs de fuite, de peur, de honte, de silence, de guerre civile, d’explosions, de faillite, de deuils politiques et intimes.

Le déplacement ne commence pas toujours au moment où l’on monte dans une voiture pour fuir. Il commence souvent avant, dans la perte du sentiment de sécurité, dans l’impression que le sol sous soi peut céder, dans la certitude que les institutions ne viendront pas, que les voisins peuvent devenir hostiles, que les routes peuvent se fermer, que les appartenances peuvent devenir des pièges. Le psychisme, lui aussi, connaît ses déportations. On peut rester dans sa maison et vivre hors de soi. On peut continuer à dormir dans son lit et se sentir expulsé de son propre avenir. On peut traverser les mêmes rues chaque jour avec la sensation qu’elles appartiennent à un pays qui ne sait plus nous contenir.

C’est pour cela que ces tentes m’ont touchée autrement. Elles donnent une forme extérieure à ce que beaucoup portent intérieurement. Elles rendent visible cette condition libanaise de la discontinuité : recommencer, refaire, se déplacer, reconstruire, se méfier, attendre, repartir, se souvenir, taire, recommencer encore. Elles disent la dépossession des corps et celle des âmes. Elles disent ces existences qui cherchent un point d’appui dans un pays où chaque génération semble recevoir sa part d’effondrement, comme un héritage empoisonné.

Je pense à ceux qui dorment là, bien sûr, à la première nuit sous la toile, au bruit du tissu, aux voix trop proches, à la fatigue qui empêche le sommeil, aux enfants qui posent des questions impossibles, aux personnes âgées arrachées à leurs repères, aux femmes qui tentent de fabriquer un peu d’intimité, aux hommes qui tournent en rond dans une impuissance que personne ne devrait avoir à porter. Mais en pensant à eux, je pense aussi à nous tous, à cette manière qu’a la guerre de nous rendre étrangers à nos propres lieux. Une maison quittée dans la hâte devient une blessure, mais un pays dans lequel on ne se sent plus protégé devient aussi une forme de tente : un espace fragile, provisoire, traversé par le bruit, incapable de garantir l’épaisseur d’une vraie sécurité.

La mer, dans ce dessin, n’a rien d’une ouverture. Elle est là, immense, presque indifférente, face à des tentes où personne n’a choisi le voyage. Elle ressemble à un horizon qui a perdu sa fonction. Elle regarde les vivants sans leur offrir de passage. Derrière les tentes, la ville se tient noire, grattée, verticale, abîmée. Entre la ville et la mer, il y a ce bleu qui occupe tout, ce bleu qui dit : voici le pays quand ses fractures deviennent visibles, voici ce qui arrive quand l’histoire, la guerre, la corruption, la peur de l’autre et l’abandon se rejoignent dans un même espace.

Je ne veux pas rendre ces tentes belles. Je ne veux pas que le dessin transforme la douleur en une image supportable. Ce bleu me dérange justement parce qu’il attire le regard. Il possède une force visuelle qui pourrait presque séduire, alors qu’il désigne une dépossession. Il faut se méfier de cette beauté-là, de cette capacité qu’a l’image d’organiser le désastre, à lui donner une couleur, une composition, une distance. Dessiner, ici, revient pour moi à rester devant ce qui me dérange, à refuser que l’image passe trop vite, à suivre la ligne jusqu’à ce qu’elle touche quelque chose de plus ancien que l’actualité.

Ce que je vois dans ces tentes bleues, ce sont des maisons absentes, des villages suspendus, des clés inutiles pour l’instant, des enfants qui apprennent trop tôt la géographie de la peur, des parents qui tiennent debout par devoir, des vieillards qui perdent le fil des lieux, des soignants tués alors qu’ils allaient vers les blessés, des morts dont le nombre augmente plus vite que notre capacité à les pleurer. Je vois aussi cette part du Liban qui préfère parfois déplacer la faute sur les victimes plutôt que de regarder ce qui l’a rendu si vulnérable : un État vidé par la corruption, des communautés enfermées dans leurs angoisses, une mémoire de guerre civile mal digérée, une animosité réciproque toujours prête à remonter à la surface, une peur de l’autre qui finit par détruire le sens même du pays.

Nous vivons tous sous des formes différentes de bâches bleues. Certaines sont réelles, plantées sur l’asphalte, visibles de tous, exposées au vent et au jugement. D’autres sont mentales, héritées, familiales, politiques, enfouies dans les corps. Elles couvrent nos peurs, nos déplacements passés, nos défaites intimes, nos colères non dites, nos villes perdues, nos villages quittés, nos enfances coupées, nos appartenances blessées, nos exils multiformes… Éternels étrangers…

  • En haut de page: “Tous déplacés”, un de mes dessins hybrides (sketch sur papier et Procreate), 2026. Inspiré par l’une des photographies de Nabil Ismail (voir ci-dessous).

L’Horreur en Boucle

Sentez-vous cette fatigue qui vous traîne par les chevilles, cette fatigue qui, ces derniers temps, semble avoir pris du galon, quitté les angles morts du corps pour présider nos journées, consulter les notifications avant nous, s’installer au bord du lit avec l’aplomb obscène des intrus devenus propriétaires, puis nous rappeler, dès le premier mouvement du matin, que notre corps n’est plus tout à fait un refuge mais une succursale nerveuse de l’actualité ?

Ce n’est pas la fatigue noble des grandes traversées, ni celle, presque décorative, que l’on pourrait encadrer dans un classique russe, mais une fatigue basse de plafond, collante, administrative, une fatigue de guichet et de formulaires, un “Groundhog Day” amputé de Bill Murray, sans marmotte, sans rédemption, avec seulement le formulaire B-17 de l’effondrement à remplir en trois exemplaires avant de reprendre une journée qui n’a jamais vraiment commencé, puisqu’elle n’est que la photocopie mal agrafée de la veille.

Le désastre ne se contente pas de détruire la pierre, de disperser les corps, de transformer les villages en poussières… Il s’attaque aussi à notre horloge interne, à ce mécanisme intime qui distinguait encore, jadis (peut-être), l’exception du quotidien, le choc de l’habitude, l’alarme de la routine, le monstrueux de ce qui devait rester impossible. À force de revenir, presque identiques mais jamais tout à fait, les drones du matin, les bombardements du midi, les ordres d’évacuation de l’après-midi, les massacrés du soir et les blessés de la nuit cessent d’interrompre la journée; ils s’y incrustent, comme une interférence dans un programme déjà saturé de pain à acheter, de factures à payer, d’enfants à rassurer et de messages auxquels il faudra bien répondre.

Voilà le génie obscène de la répétition! Elle ne demande pas notre accord, elle nous use jusqu’à nous rendre disponibles pour l’inacceptable. Le premier choc fracture, le deuxième confirme, le troisième installe, le dixième organise, et quelque part entre le deuil et la liste des courses, entre le communiqué et le dîner, entre la vidéo que l’on ouvre et celle que l’on n’a plus la force de regarder, l’événement cesse d’être événement pour devenir mobilier, vibration continue, bruit de fond que l’on n’entend presque plus sauf lorsqu’il s’arrête.

Je tourne en rond dans ce texte depuis des jours, non par manque d’idées, mais parce que le langage lui-même est en état de choc. Les mots arrivent cabossés, les phrases boitent, les transitions sonnent faux, et tout effort pour trouver un fil conducteur se heurte à cette évidence obscène… Comment tracer une ligne claire dans un pays qui se vit comme un collage surréaliste et violent, où l’on peut, dans la même respiration nationale, ajuster la balance des enceintes d’un festival d’été à Batroun au Nord, peaufiner une carte de cocktails, chercher le bon éclairage pour une saison festive, et savoir qu’à quelques kilomètres de là, des gens sont enfumés, traqués par des sentinelles de silicium, dépossédés de leurs maisons, de leurs arbres, de leurs morts, de leur généalogie entière qui s’évapore dans un nuage de phosphore?

Cette schizophrénie géographique, on nous la présente presque comme une preuve de vie, comme si le pays signait là son tempérament, sa fameuse capacité à danser au bord du cratère, à servir du vin pendant que la terre tremble, à transformer l’impossibilité de s’arrêter en folklore exportable, alors que ce grand écart n’a rien d’une victoire mais il dit plutôt la violence d’un compartimentage imposé, le moment où survivre exige de découper le réel en zones étanches, d’un côté la programmation culturelle, les lumières, les verres, les scènes, de l’autre la fumée, les ordres d’évacuation, les maisons éventrées, les routes dont on demande si elles sont “safe”, comme si l’on pouvait négocier avec le gouffre en lui présentant un agenda bien tenu.

Ce que nous appelons self-preservation est devenu, par la force des choses, une zone moralement trouble. On détourne les yeux parce que le spectacle répété de la destruction entame notre confort psychique, parce que le deuil des autres, lorsqu’il revient chaque jour cogner contre nos écrans, nos repas, nos projets, nos enfants et nos envies minuscules de respirer, menace cette petite chambre intérieure où chacun tente encore de garder une chaise, une lampe, un reste de silence et l’illusion qu’il existe quelque part un espace que la guerre n’a pas encore loué.

Aucun être humain n’a été conçu pour absorber chaque jour des villages rasés, des enfants mutilés, des maisons éventrées, des corps ramassés, des mères dissoutes dans des verbes passifs, puis continuer à répondre “bien reçu” à un courriel professionnel. Le cerveau n’est pas une morgue extensible, la psyché n’est pas un entrepôt humanitaire, l’empathie n’est pas une ressource illimitée qui se recharge gentiment pendant la nuit entre deux alertes et trois cauchemars, et même les plus attentifs, les plus tendres, les plus indignés finissent par décrocher, couper le son, lire seulement le titre, vérifier la route avant de vérifier les noms des victimes.

On appelle cela désensibilisation, fatigue compassionnelle, traumatisme secondaire, toutes expressions très propres, presque climatisées, qui donnent à l’effondrement intérieur une allure de colloque… Dans la bouche du quotidien, cela ressemble simplement à ne plus pouvoir, ne plus réussir à lire jusqu’au bout, ne plus savoir où déposer les morts que l’on ne connaît pas mais que l’on ne peut pas traiter comme des inconnus, regarder un visage détruit et sentir monter non pas l’indifférence, mais la panique de ne plus avoir assez de soi pour l’accueillir.

Rien n’est normal dans ce ciel qui nous regarde vingt-quatre heures sur vingt-quatre, rien n’est normal dans cette fumée qui dévore le Sud et la Békaa, rien n’est normal dans cette capacité forcée à faire cohabiter la carte des cocktails et la carte des bombardements et explosions, les lumières scéniques et les incendies réels, les invitations digitales et les ordres d’évacuation… Pourtant, la machine à normaliser tourne à plein régime, alimentée par notre besoin presque enfantin de croire que si l’on continue à jouer le jeu, à répondre aux messages, à honorer les réunions, à organiser les saisons, à sauver la façade, le gouffre finira peut-être par nous oublier.

Le monde, client roi de notre effondrement, veut ses livrables, ses sourires présentables, ses courriels bien ponctués, ses réunions qui commencent à l’heure même quand le ciel fait des heures supplémentaires dans la démolition du sol, et l’on continue de produire, non par grandeur d’âme ni par héroïsme, mais parce que l’arrêt total appartient aux morts tandis que les vivants héritent de cette humiliation supplémentaire, celle de rester fonctionnels, transformer leur propre état de choc en compétence exploitable, appeler “organisation” ce qui n’est parfois que la discipline nerveuse d’un corps qui n’a plus le luxe de s’écrouler.

La normalisation abîme aussi le langage; les mots deviennent des compresses stériles, “incident”, “bilan”, “opération”, “frappes”, “zone sensible”, “mesure exceptionnelle”, ils circulent dans nos veines comme des poisons bien élevés, ils rendent la destruction presque présentable, blanchissent les verbes, repassent les phrases, parfument les cadavres, et derrière chaque terme aseptisé une clé attend devant une porte qui n’existe plus, un jardin devient une hypothèse toxique, une chambre un cratère intime, une famille une phrase au passé.

Même les rites de passage sont réquisitionnés par la gestion du danger. Des adolescents apprennent que le bac et le brevet français ne seront plus des épreuves mais des moyennes annuelles, et l’on appellera cela une mesure exceptionnelle, une adaptation, une procédure, tandis qu’eux comprendront autre chose, quelque chose de plus brutal et de plus durable: dans cette région, l’avenir n’avance pas vers vous, il est traité par dossier, tamponné par la peur, puis renvoyé à septembre si les circonstances veulent bien se montrer moins théâtrales.

On nous vend la persistance comme une compétence folklorique, une aptitude rentable à absorber les “-cides” avec un sourire suffisamment photogénique, génocide, urbicide, domicide, mémoricide, écocide, scolasticide, mots qui s’empilent comme des gravats savants sur des corps très concrets, et la répétition, contrairement à ce que l’humanité aime croire pour se donner une bonne opinion d’elle-même, ne produit aucune sagesse mais elle produit du tartre, elle s’incruste dans les mâchoires serrées, dans les blagues qui sentent le métal, dans les silences devenus professionnels, dans cette superbe arrogance humaine qui refuse d’apprendre pour mieux recommencer le prochain acte avec la même candeur feinte.

Cette sensation de cercle vicieux n’est donc pas une faiblesse du texte, ni une panne de structure, ni une incapacité à avancer vers une conclusion plus élégante. Elle est plutôt la seule vérité qui mérite d’être écrite sans fioritures et sans chercher à la rendre présentable, parce que nous tournons en rond à l’intérieur d’un siècle qui tourne en rond, dans un pays (et une région) qui tourne en rond, sous un ciel qui surveille en rond, au milieu d’un massacre qui change de costume mais reconnaît toujours son chemin.

Notre seule véritable urgence commence peut-être dans le refus de jouer le jeu, dans le refus de laisser le bruit des drones devenir une berceuse, dans le refus de sacrifier la solidarité sur l’autel d’une survie individuelle qui, de toute façon, n’est qu’un sursis, dans le refus de croire que notre confort psychique mérite d’être protégé au prix de l’effacement des autres, comme si la fumée pouvait rester au Sud, comme si les villages pulvérisés ne viendraient jamais frapper à la porte de nos festivals, de nos conversations bien éclairées, de nos programmes culturels et de nos calendriers soigneusement alignés.

Demain reviendra sous un pseudonyme, une autre alerte, une autre localité “bulldozée”, une autre conversation suspendue, un autre communiqué assez propre pour ne pas salir les mains de ceux qui le liront vite, et l’on appellera cela “l’actualité”, faute d’avoir le courage de dire que l’effacement a simplement appris à se mettre à jour, que le désastre a piraté notre horloge interne, et que notre première résistance consiste peut-être, avant même de trouver les bons mots, à refuser que cette horloge continue de battre à son rythme.

S.A.V. Le sadisme au bout du fil

Bienvenue dans l’ère de l’agonie ergonomique, où la mort ne se contente plus d’être brutale: elle se veut interactive, personnalisée, et d’une politesse presque touchante. Dans ce grand théâtre de l’absurde que certains s’obstinent à qualifier de “défense”, nous venons d’atteindre le sommet du raffinement: le S.A.V. de l’apocalypse. 

Imaginez la scène, quoique nos dystopies de série B semblent désormais bien paresseuses face à cette réalité augmentée. Votre téléphone sonne. Une voix calme, probablement formée aux meilleures techniques de “satisfaction client”, vous informe que vous êtes désormais une “cible”. Le service après-vente de l’anéantissement vous propose alors une option Premium: sortir de votre véhicule pour expirer en solo, ou rester pour que votre famille serve de décor, de témoin et de combustible à votre propre incinération. Ce n’est plus de la barbarie à ciel ouvert: c’est du massacre avec script, protocole de validation et ton courtois. On n’assassine plus, on gère une interface.

Dans les recoins les plus sombres de la psychologie, on reconnaît ici la logique d’une double contrainte poussée jusqu’à l’obscénité. On ne vous offre pas un choix, on vous offre une mise en scène de votre propre impuissance. C’est le génie du sadisme contemporain : il ne se contente pas du sang, il veut le transfert de charge. On sous-traite à l’agonisant la dernière micro-décision pour que le bourreau puisse ensuite se gargariser de son “éthique” procédurale. C’est une forme de contrôle coercitif satellisé: transformer la victime en collaborateur forcé de son propre supplice pour que l’architecture de l’anéantissement soit, elle aussi, participative.

D’un point de vue moral, nous avons dépassé la simple cruauté pour entrer dans la dissociation administrée. On demande à une voix humaine d’exécuter une fonction technique: découpler l’acte de tuer de la moindre conscience résiduelle. C’est le triomphe du “désengagement moral” version 2.0. On euphémise, on dilue, on transforme l’humain en point de données, en “signature thermique” ou en “risque résiduel”. La guerre à distance ne se contente pas d’abolir l’horreur, elle la reformate. Elle remplace le visage par l’interface et le jugement par une check-list. Et quand l’organisation vous fournit en prime une procédure de notification, vous pouvez appuyer sur la détente avec le sentiment du devoir accompli. C’est la victoire suprême du marketing sur la conscience: ne plus nommer le crime, mais lui fournir une expérience utilisateur fluide.

Historiquement, ce sadisme technologique n’invente rien, il “upgrade”. Là où les empires exhibaient la terreur pour discipliner les corps sur la place publique, notre époque l’optimise par géolocalisation et calcul balistique. La nouveauté, c’est l’emballage: ce design de service impeccable qui fait passer une chasse humaine pour une formalité administrative. Le progrès n’a pas civilisé la violence, il l’a rendue plus “propre” à l’œil, plus rentable au récit, plus facile à digérer pour ceux qui la consomment de loin, entre deux notifications plus légères.

Le droit international humanitaire, ce vieux texte qu’on agite comme un hochet, exige pourtant un avertissement “effectif”. Mais quand l’avertissement cesse de protéger pour devenir un instrument de traque, il n’est plus un geste humanitaire: il est la corruption totale de l’idée même de protection. Le droit de faire la guerre n’est pas un permis d’ingénierie sadique. Parler de perfidie ici n’est pas une figure de style, c’est un diagnostic: détourner un langage de protection pour optimiser une mise à mort. C’est fabriquer une fable de bonne conscience – “Nous l’avons averti” – comme si prévenir quelqu’un qu’on va le traquer suffisait à blanchir la meute.

Le jeune homme (non armé) qui court dans le champ est l’image même de notre humanité réduite à son minimum biologique. Privé de couvert, de droit, de refuge. Il court dans un paysage où même la terre a cessé d’être une promesse d’abri. Le champ n’est plus cet espace de persistance cher à nos ancêtres, mais un écran sans bords où chaque mouvement est corrélé et punissable. On ne tue pas seulement un homme, on assassine la grammaire même du refuge. On veut prouver qu’aucun horizon n’est assez vaste pour échapper aux capteurs.

Et les blessures ne s’arrêtent pas à l’explosion. Le corps apprend à vivre en état de siège permanent: sidération, effondrement de la confiance, hypervigilance. Mais la blessure morale touche aussi ceux qui regardent. Une civilisation se mesure au type d’atrocités qu’elle accepte de normaliser sous couvert de “gestion du risque”.

Ce texte doit donc cesser d’être un réquisitoire pour devenir un miroir. Qu’acceptons-nous de devenir en nous habituant à cette mise à mort transformée en prestation de service? Combien de couches de jargon, d’acronymes et de voix calmes faudra-t-il ajouter avant que notre conscience n’abdique tout à fait? Si nous acceptons qu’un être humain puisse être sommé de choisir les modalités de sa propre disparition pour rendre le crime plus “net”, quelle est la valeur réelle d’une vie humaine au bout du fil? La leur, la nôtre, ou celle de n’importe qui, demain, quand le S.A.V. décidera qu’il est temps de clore votre dossier?

—————————————————-

Note : Ce texte et le dessin qui l’accompagne ont été créés à la suite d’une notification et d’une vidéo – une archive de l’horreur bien réelle – circulant aujourd’hui sur WhatsApp. On y suit la trajectoire d’un jeune homme libanais à qui l’on a ordonné, par téléphone, de choisir entre sa propre mort et celle de sa famille. Voici les textes en anglais et en arabe: “شاب تلقّى اتصالاً من الجيش الإسر*** أُبلِغ فيه بأنه مستهدف، وبأنه يجب عليه مغادرة السيارة أو سيتم استهدافه مع عائلته داخلها، فغادر المركبة وتوجّه راكضاً نحو حقل قريب، حيث استُهدف بواسطة مسيّرة
A young man received a call from the Isr*** army informing him he was a target and that he must leave the vehicle or be targeted along with his family inside it. He exited the car and ran toward a nearby field, where he was struck by a drone”.

Peu importe les étiquettes ou les appartenances: cet homme était dans un véhicule civil, entouré des siens. Par respect pour la dignité de son agonie et pour sa famille, j’ai fait le choix de ne pas diffuser la vidéo. Ce récit n’est malheureusement pas un cas isolé; il s’inscrit dans une série d’exécutions “notifiées” par l’armée la “plus morale du monde”, une méthode rodée qui s’invite jusque dans l’intimité des foyers ou le confinement des voitures. 

Parmi les centaines de notifications reçues aujourd’hui – sur WhatsApp comme dans la presse locale, souvent tournées vers un hypothétique cessez-le-feu – c’est celle-ci qui m’a arrêtée; pourtant pas la première, mais cette fois, impossible de ne pas écrire, impossible de ne pas dessiner.

—————————————————-

* Image: une de mes oeuvres hybrides (sketch sur papier et Procreate), 2026.

* Ce texte (comme tous mes textes et mes dessins/illustrations/photos publiés ici et sur les réseaux sociaux) est libre de partage, au Liban comme ailleurs. Il peut être relayé, à condition de respecter une règle simple: en mentionnant clairement mon nom. Cette exigence n’est ni formelle ni accessoire; elle relève du respect le plus élémentaire de la propriété intellectuelle et du travail de pensée. Constater la circulation de mes textes et de mes dessins/illustrations/photos sans attribution est devenu, malheureusement, une pratique courante; il est temps d’y opposer une éthique minimale. Merci donc de partager en créditant dûment.

Lire la suite